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  • 3 jours avant nulle part.

    CATÉGORIE ► Point de vue

    Un chômeur lambda.

    3 jours avant ... Gd (1.pngMaurice Crampain est en inactivité officielle depuis plus de deux ans. Il s'est enlisé dans un chômage agonisant. Lequel va transmuter les ressources en plaqué or de son purgatoire social en une indigence de plomb. L'homme est à l'aube d'être enfourné dans une impécuniosité en fusion, déjà prête à couler dans le moule de ses prétentions. Un moule en forme de lingot d'abandon pur, qui va se refroidir dans le dernier souffle exhalé du fond de sa fin de droit.


    Pourtant, Maurice Crampain a cherché ! Vraiment. Il s'est acharné, peurs et âme. Il a organisé des battues durant ces deux maigres années d'allocations, qui se sont écorchées dans des labyrinthes d'incompréhensions insouciantes. Des faiseurs d'emploi l'on bien regardé de long en large. Confortablement installés dans leurs reconversions fantaisistes. De gentils organisateurs d'emploi l'ont souvent convoqué et l'ont mystifié à grands coups d'on vous écrira. Des prêteurs d'emploi l'ont bien testé, des pieds de grue jusqu'à sa tête à couper. Seulement, on n'a pas vu plus loin que le bout de son nez engorgé d'humeurs larmoyantes. Parfois, on l'a écouté ... mais sans trop se perdre dans les commisérations liquéfiées, qui s'évaporaient instantanément des bureaux pleins de dossiers d'embauche à peine écornés. A chaque fois et comme toujours, on ne lui a offert que des soupirs gratuits. En le renvoyant gentiment vers d'autres surlendemains meilleurs.

    Il est vrai que l'avenir productif de Maurice Crampain ne peut plus que se décompter au jour le jour. Il est trop vieux à perpétuité ! Ses quarante sept ans grisâtres, ne peuvent que balbutier le bon compte du K.O de son utilité sonnée par la fatalité. Refusant néanmoins l'inéluctable, le "Crampain" a voulu s'offrir l'illusion d'exister comme avant. Sans réfléchir à trop tard. Alors, pour se payer les moyens d'espérer en une opportunité miraculeuse, il s'est couvert de dettes qu'il ne peut plus honorer.

    Mais Maurice Crampain va devoir payer pour son outrecuidance et bientôt, l'inébranlable monsieur tout en noir va venir ne pas écouter sa misère. Cet ombre obscure de la République, élégamment vêtue de sentences bien repassées et fièrement auréolé d'une conscience tricolore, cet indiscutable messager tout en deuil va venir le désancrer de sa dernière attache. Ainsi va la vie et dans quelques "au nom de la loi", le futur ancien locataire du troisième va être expulsé de son logement. D'un simple claquement de doigts. Un bruit sec et sans équivoque, exécuté par des griffes manucurées de vernis écarlate. Au bout d'une dernière signature, Maurice Crampain va être retiré des bases saines de la société. Il va en être extrait, comme une dent de sagesse devenue inutile et pour mieux le perdre, on va l'exiler. Tout comme il a déjà été déraciné de ses vieilles amitiés superficielles. Lesquelles ont eu peur d'être sollicitées. Tout comme il a déjà été éradiqué de ces trop vulnérables relations professionnelles conditionnelles. Peureusement recroquevillées sur leurs positions durement acquises et toujours prêtes à repousser "la merci" d'une éventuelle contamination.

    On ne va pas maltraiter Monsieur Maurice Crampain. Non ! On va simplement le poser sur le bord d'un trottoir. Juste à côté des poubelles, sorties par un concierge qui en a vu bien d'autres … et après ce "plus rien" ? Derrière ce "plus personne" et malgré le désert gagnant sur ses terres gelées ? Malgré ce trop tard déjà dépassé, pourrait-il encore rester en lui‑même ? Avec juste l'aide miséricordieuse inoculée par les compte-gouttes sociaux ?

    Maurice Crampain n'en sait rien. Il ne veut pas savoir ! La honte de l'assistanat lui interdit d'appeler au secours. Sa main ne saurait pas se tendre. Sa vie ne saurait pas survivre dans ces lieux impersonnels, où l'on saupoudre des instants d'existence pulvérulente au jour le jour. Son âme ne saurait même pas se recomposer chez ses proches, devenus "familiophobes" par ces temps qui courent trop vite.

    A présent, Maurice Crampain en a fini avec les réponses. Il ne lui reste plus que des questions pour lui permettre de ne pas s'arrêter de penser. Il ne lui reste plus que des sanglots pour lui permettre de ne pas s'arrêter de respirer. Dans quelques heures à peine, la déchéance va survoler ses derniers gestes de vrai vivant. Puis elle va fondre sur cette proie anesthésiée par la douleur et condamnée par une incertitude mortelle.

    3 jours avant ... Gd (2.png

    - Le premier jour de son arrivée hors de la vraie vie, Maurice Crampain bougera encore un peu. Chichement secoué par la gégène d'une cité recluse sur ses privilèges enchaînés. Il tressautera, l'esprit traversé par quelques derniers sursauts enragés de volonté instinctive.

    - Le second jour, il se réveillera un peu plus loin de lui. L'âme déjà toute fagotée d'un dénuement indéchirable … et il s'assiéra sur ce banc anonyme qui meublera le reste de son existence … et il cherchera où laisser reposer son regard sans choquer la pitié des travailleurs honnêtes … et il radotera, tout en grattant une barbe commençant à dévorer les restes de son passé.

    - Le troisième jour, il s'habituera à ses nouvelles vieilles odeurs et il croisera ses doigts entre les milliers de plis "indéfroissables" qui ravageront son nouvel uniforme de pauvre. Il fera déjà partie des gravillons englués dans les trottoirs des avenirs pétrifiés !

    Avant-hier encore, Crampain avait son nom immatriculé aux archives du chômage. Dans un ordre alphabétique qui ne lui procurait aucun avantage particulier. Pourtant il espérait. Depuis des siècles. Aujourd'hui, Crampain est en fin de droit et dès demain, il ne sera plus personne pour quelques siècles de plus. Ses allocations sournoisement dégressives se sont atrophiées. Elles se sont désagrégées au fil de ses journées affamées par les refus. Jusqu'à ne lui permettre que de survivre. Jusqu'à ne lui permettre que d'avoir le droit de s'engoncer dans une longue couverture râpeuse, tramée de dettes et de factures inhumaines.

    Jusqu'au jour où …

    C.G.P.